Les ateliers et l'imaginaire.


Par Michel Ducom (Publié dans la revue Dialogue n°90, GFEN)

Un des objectifs des ateliers d'écriture du secteur poésie-écriture du GFEN est de mettre en jeu l'imaginaire des gens, au sens où l'imaginaire c'est du symbolique perturbé par du réel. Il y a bien d'autres objectifs, (voir les excellentes approches de la question dans ce numéro et l'article d'Henri Tramoy dans le précédent.)
Ici, un petit point théorique s'impose : ce point théorique constitue l'une des bases de la possibilité de distanciation nécessaire à tout atelier. L'ignorer entraîne l'animateur et son institution dans l'idéologie et cela explique comment des ateliers d'écritures peuvent devenir de parfaites machines à aliéner, alors qu'ils ont été conçus pour permettre des prises de pouvoir nécessaires. Pour éviter ce risque l'animateur se doit de donner ses cartes, non seulement aussi loin que c'est entendable, mais même aussi loin qu'il pense, sans préjuger des capacités de ses interlocuteurs, sauf à les juger les plus avancées du monde…
.Le réel, c'est ce qui échappe à l'homme, à sa pensée, à son langage, à sa théorisation. Pourtant l'espèce humaine s'est armée du symbolique, c'est à dire de tous les signes du langage, de l'écriture, de la musique, de la gestuelle, de la distinction sociale ou familiale, etc … pour s'illusionner sur sa toute puissance prométhéenne. Le réel est donc objet de théorisations, après avoir été longtemps objets d'incantations, de récits, de magies. Mais aucune de ces théories n'arrive à rendre compte de tous les mouvements du réel, ce qui oblige à inventer de nouvelles théories à partir des failles des théories précédentes, ou parfois même de leur abandon non rationnel. C'est sans doute le mouvement de la pensée théorique - comme le mouvement de l'écriture - qui est plus proche du réel qu'aucune théorie et qu'aucune écriture. C'est en ce sens que de nombreux penseurs des années 80, comme Kristeva dans " La révolution du langage poétique ", Maud Mannoni, Francis Ponge et des physiciens développent l'idée de la théorie comme fiction.
C'est aussi en ce sens que les théories contradictoires de la physique contemporaine sont fondées, parce que contradictoires, et qu'elles nécessitent d'éclaircir la posture de l'observateur : ni neutre, ni innocent, il influence le fait, " ouvre " la théorie…Quel rapport avec les ateliers ? Celui qui écrit se trouve dans la même posture. Pour simplifier ou pour compliquer, réel et inconscient sont sans doute le même concept pour des positions d'observateur différentes: l'une est celle de l'espèce humaine pensante, l'autre est celle du sujet engagé. Il est bien entendu que la notion de réalité, sur laquelle nous pouvons avoir mille prises n'est pas superposable à celle de réel qui lui, nous échappe définitivement, et que nous ne pouvons rencontrer que dans la perte totale du symbolique, quelque chose comme la jouissance, la folie ou la mort.
La réalité n'est pas réductible au réel : la réalité c'est le symbolique, l'ensemble des signes et des langages, des rôles et des fonctions, mais aussi tout ce qui perturbe ce bel ordonnancement : les rêves ou les utopies, les lapsus ou les actes manqués, les mythes auxquels on ne pense pas assez aujourd'hui , les pratiques sociales et culturelles lorsqu'elles ont apparemment illogiques, l'art, l'intuition, l'oubli et la mémoire sélective…
Cette réalité là se construit toujours dans les formes de l'auto-socio-construction Sa caractéristique est d'être maîtrisable, descriptible, mais aussi d'être confrontée sans cesse au réel, à cette matière, à cette vie et ce mouvement qui échappent à la maîtrise et qui introduisent des ratées dans l'ordonnancement . Le moment de la perturbation est l'imaginaire. Ce n'est pas l'imagination, qui elle me semble venir après la perturbation, comme reconstruction dans le symbolique du filet de signes qu'il constitue, reconstruction surprenante parce que neuve…
Mettre en jeu l'imaginaire des gens c'est donc perturber… Pourtant je défends toujours dans les ateliers l'écriture plaisir ou jubilation et je dis : " Faites attention aux gens ! ". Cependant, j'ajoute souvent : " Respectez-les ! "
Il est évident que cette perturbation qui est un mouvement de réorganisation des résistances du sujet, de ses habituelles façons de penser ou de se protéger, doit être mise en jeu avec prudence. Il ne s'agit pas de faire perdre pied aux participants. Il s'agit de leur faire fréquenter un rapport de maîtrise- non maîtrise dans la langue écrite qui leur fait inventer de nouvelles façons d'écrire. Nous sommes sur le terrain de la création, et pas sur celui de la thérapie, de la folie ou de l'ivresse.
Ce qui se joue dans les ateliers, est de l'ordre de la langue et du sujet, et pour moi se nourrit du couple Freud-Lacan, de Kristéva, d'Octave Manonni, de Bachelard, de Mircéa Eliade, comme de Dumézil, de quelques pages de Marx, de Francis Ponge ou de Félix Marcel Castan… Sans compter Cosem, les Bassis, Lestié, Lubat et Minvielle, Patrick Tort et quelques dizaines d'autres . Normal à mon âge, et pas besoin de connaître exactement cela, on fera flèche d'autres bois, on fera d'autres mélanges.
Par contre, pour animer un atelier d'écriture , il est décisif que la question philosophique soit posée, que le rapport Sujet-langue-société-espèce soit abordé d'une manière où d'une autre.
Mais , bien sûr, on peut aussi bricoler : beaucoup de chemins mènent à Rome, et quelques uns en enfer.