Le risque de l'éducation ? C'est de rater la démocratie !

Michel Ducom

Dans un pays démocratique comme le nôtre, il ne viendrait à personne l’idée de réfuter que la démocratie doive être enseignée par l'institution scolaire. Mais la question du " comment faire " se pose. N'est-il pas devenu évident que le savoir n’est pas en lui-même suffisamment émancipateur pour créer un citoyen vertueux ? Contrairement à ce que pensaient les progressistes du XIXème siècle et à ce que pensent quelques réactionnaires tenaces et récents, - il y en a à gauche, si, si ! - la maîtrise de savoirs de haut niveau ne produit pas nécessairement un citoyen actif ou très élaboré…

Pourtant il faut interroger les évidences, afin d’éviter les aveuglements destructeurs ! Quels rapports bizarres entretiennent donc les savoirs et la démocratie ?

La démocratie est un savoir . Ce n'est pas une qualité propre au génie du peuple français, et à dire vrai, les frissons dans le dos devant certaines pratiques sociales, ou certains soirs d'élections, montrent bien que la démocratie est un savoir qui peut disparaître, s'évaporer, ou se retourner comme un gant : la main de fer est bien souvent née dans le velours de la démocratie. Trop simple, la démocratie , pour pouvoir être jetée au profit de quelque autre attitude qui serait mieux adaptée au règlement des questions riches et variées du monde contemporain ?

C'est pourtant un savoir complexe, et déjà enseignée : leçons d’éducation civique, foyers socio-éducatifs dans les collèges et les lycées, législation sur la présence des délégués dans les conseils de classe et sur leur nécessaire formation… Chacun à l'expérience de ses propres insatisfactions en ce domaine. L’institution prescrit un travail sur cette question, mais elle n'a pas peur de ses spectaculaires contradictions : ce "Conseiller Général Jeunes" de douze ans, élu à la suite d'une campagne dans son collège où il s'est engagé à défendre les propositions de ses camarade, propositions raisonnables et travaillées en commun ne s'est-il pas vu confronté, lorsqu'il a présenté son programme en assemblée, avec un adulte élu, de gauche, qui lui a coupé le micro afin qu'il n'intervienne plus pour défendre sa position ? Et pour cet acte spectaculaire et "éducatif", combien y a-t-il d'actes d'adultes, beaucoup plus anodins et tout aussi "éducatifs", dans le quotidien des pratiques éducatives, de la maternelle au lycée ? Une liste non exhaustive pourrait prendre la totalité de ce numéro du Passant, et nous vouer à la désespérance. Réfléchissons donc à ce qui se met en jeu plutôt qu'à ce qui se répète. La production de sens doit primer sur l'expérience, sous peine de nous laisser anéantis.

. Qu’en est-il vraiment de l’enseignement de la démocratie ? On conviendra que c’est un enseignement en crise, à l’image de la conception de la démocratie dans la cité.

Le premier élément de la crise de cet enseignement c’est que le travail prescrit sur la notion de démocratie et le travail réel des apprenants sont en contradiction. C'est une situation normale, car c'est par nature que le travail réel est toujours différent du travail prescrit. La principale différence entre la prescription et la réalité du travail , c'est que cette dernière est toujours bien plus grande que la prescription, (cette règle étant sans exception).

C'est donc pour cette raison que les apprenants ont très vite envie d'appliquer ce qu'ils apprennent à tout ce qui leur passe à portée, ou presque. C'est à dire à leur façon d'apprendre, d'être évalués, à leur réflexion sur qui décide et qui applique les règles, et comment elles peuvent être modifiées… Quelle erreur ! Immédiatement les adultes leurs distribuent les signaux d'alerte , les devoirs innombrables pour noyer les droits, les règles premières, proverbiales et intangibles de la pensée réactionnaire : " la réalité - euh… c'est quoi la réalité ? c'est la résignation ? c'est l'obéissance à l'autorité transcendantale ?c'est quand on transforme une observation sans espoir en règle intangible ? - la réalité dis-je doit corriger les bons principes ! ", "les utopies sont irréalisables " ( mais monsieur je vous jure, c'est pas une utopie de réussir ensemble ! Tais toi et fais ton exercice, ne copie pas, c'est pour toi que tu travailles, on discutera plus tard, il est si tard, déjà, dans ce siècle qui s'endort dans ses vieilles idées ressassées)… "La fin justifie les moyens ! Si t'es pas bon apprends par cœur !" "La liberté s'arrête à la liberté de s'arrêter si le voisin du front national le décide." !

Et quand il n'est pas au front c'est pire, parce que là on ne comprend plus !

"En plus, certains voudraient prendre la place du voisin et le voisin a peut-être bien mal acquis ce qui ne profite jamais mais cette place est à lui, même s'il en a beaucoup !" Voilà quelques règles de nature à calmer quelques jeunes ardeurs.

Car les apprenants veulent en faire trop, et c'est normal. Il est bien connu que chez les adultes, quand on est trop à en faire trop, à se poser trop de questions, c'est souvent par là que la démocratie s'accélère et que parfois la citoyenneté grandit.

Mais trop c'est trop, il faut savoir mesure garder, et comme disait un ministre encore en exercice à cette rentrée de fin de règne," vous êtes trop peu nombreux, rentrez en classe dès lundi, soyez sûr qu'on s'occupe de vous, moutons". Il n'a pas dit "moutons" ? Ah ! Je croyais qu'il avait dit "moutons". Bon, il n'a pas dit "moutons".

Donc les pratiques de la démocratie risquent de déborder, comme une vague, et de noyer la ville d'Ys qui révèle en les distillant ses petits secrets élitistes. "Foin de ce foin , un peu d'ordre est une des composantes de la démocratie n'est-ce pas ?"

"Oui Monsieur, vous avez bien raison, c'est une des composantes de la démocratie, l'ordre, avec le désordre créatif de la pensée, l'audace des idées qui bousculent, l'erreur comme un chemin vers des vérités provisoires, l'interrogation des règles par la pratique, le zeste d'excès dans le Martini de l'obéissance qui nous abrutit, l'apprentissage de la prise de parole et ses tâtonnements, z'avez bien raison, Monsieur. Démocratisons-nous, démocratisons-nous ! "

"Puisque nous sommes d'accord, nous allons commencer par l'ordre !"

Et c'est fichu, personne n'y crois plus, sauf celui qui parle, mais lui, c'est une maladie professionnelle.

Le savoir sur la démocratie peut-il être imposé par un seul, dans une situation magistrale ? Ne doit-il pas au contraire être construit par tous et chacun dans un débat vif et même conflictuel ?

C'est là que se niche le deuxième élément de la crise. Ce savoir sur la démocratie est combattu par les pratiques quasi généralisées de transmission de savoir à l’école. Comment croire à la pertinence de la démocratie quand le savoir présenté et soutenu comme relation pertinente au monde est appris dans les conditions de la soumission au maître et dans celles du pouvoir quasi absolu ? Apprends les choses utiles par cœur, refoule tes questions, tes critiques, les maths l'anglais le basket, la physique, l'histoire, c'est sérieux ! il y a la programme ! Apprends sous la tyrannie et en même temps que la tyrannie est efficace pour apprendre !

C’est dans les tout premiers apprentissages que se forgent les habitudes de refouler les questions, de faire semblant, de ne s’en remettre qu’à soi-même et au maître. Vivant en collectif, les enfants apprennent pourtant seuls, sont classés, hiérarchisés un par un, au moment même où, loin de faire une compétition, ils découvrent la pensée connaissante, ce qui est une toute autre affaire que la pensée réflexive sur la façon dont on est évalué.

C’est dans les tout premiers apprentissages qu’on apprend le contrôle, cette action centrale de la démocratie, ou qu’on perd le contrôle ! Contrôler les savoirs conquis cela nécessite d’apprendre à les énoncer, à les verbaliser, à les écrire, à leur donner forme pour pouvoir vérifier leurs effets sur la réalité, et pas seulement sur la réalité scolaire. C’est apprendre à contrôler l’autre, celui qui apprend en même temps que soi, aussi bien que celui qui prétend apporter le savoir. C’est apprendre à se contrôler lors des surprises qui obligent à changer de point de vue, lors des souffrances qui accompagnent tout changement important, toute révolution copernicienne.

Pour cette éducation à l’auto-socio contrôle de l’apprenant, il n’y a aucune place dans les programmes. Cela fait partie de ces savoirs implicites que l’institution réclame et qu’elle n’enseigne pas, et qui deviennent alors ségrégatifs. Réussissent ceux qui apprennent cela ailleurs.

Apprendre la démocratie c’est aussi apprendre la représentativité. Comment imaginer un travail de groupe sans son expression, sans l’apprentissage du rapport, sans le respect du point de vue du minoritaire ?

Comment imaginer qu’on puisse apprendre ces éléments incontournables de la démocratie sans le travail de groupe, sans la confrontation qui l’accompagne nécessairement ?

Pour apprendre les choses nouvelles, il faut aussi apprendre les représentations communes sur la question, sous peine de ne savoir distinguer le savoir de l’opinion. Comment le faire lorsque le savoir est présenté comme révélé, juste, et conçu sans hésitation ?

Apprendre la démocratie, c’est apprendre le débat qui complexifie. C’est donc incompatible avec ce qui a paru si longtemps une évidence – pour apprendre il faut aller du simple au compliqué – alors que c’est une monstruosité lorsqu’on examine de près l’activité de l’enfant qui apprend : il fait toujours le chemin inverse.

Apprendre la démocratie c’est apprendre la nécessité de la séparation du pouvoir législatif, du pouvoir judiciaire et du pouvoir exécutif : celui de juger n’est pas celui d’agir, et aucun des deux n’est celui de légiférer. Or l’école fait sans cesse dans la confusion des rôles : le même qui prétend exécuter la fonction d’apprendre se prétend aussi juge, il évalue ou punit, et il légifère souvent seul, annonçant parfois des lois changeantes, au gré de son humeur ou de sa nouvelle marotte pédagogique, sans se rendre compte qu’il bafoue cet éléments clefs de toute démocratie : la séparation des pouvoirs.

Apprendre la démocratie à l’école c’est donc apprendre la vie coopérative qui institue la règle, la Constitution de la classe ou de l’établissement. C’est déjà beaucoup. Mais lorsqu’on applique la vie coopérative à l’élaboration des savoirs, les enfants ou les adolescents apprennent - aussi bien en mathématiques qu’en gymnastique - que le savoir est d’abord une loi à établir, fut-elle provisoire, et pas une vérité révélée. Lorsqu’ils vivent des "démarches de construction de savoirs", ils construisent aussi la place du jugement intime ou de groupe, et le rôle irremplaçable de l’activité de l’apprenant. Ces procédures d'apprentissages s'apparentent à la fois au fonctionnement des groupes de recherche scientifiques et aux pratiques parlementaires.

Les démocraties ne sont pas que des structures. Ce sont surtout des paris sur l’avenir. Aussi n’y a-t-il pas de vie démocratique sans projet qu’il convient d’expliciter. Celui d’apprendre ensemble et de réussir ensemble, celui de résister à l’oppression, celui de vivre ensemble l’aventure du savoir, sont des projets qui se posent en véritables défis qui contestent la tyrannie du "chacun pour soi " inefficace et prétentieuse. Le projet pose alors avec force la nécessité de la réflexion et des pratiques interculturelles, de la prise en compte de la totalité de la vie des apprenants. En France, la formation des enseignants est incroyablement timide sur ces questions, pour ne pas dire indigente. Où prépare-t-on au travail d’équipe ces futurs enseignants qui n’ont connu que le régime individualiste du concours ?

Enfin, depuis que l’écrit s’est dégagé du sacré pour fonder clairement la possibilité pour tous de penser par écrit, la question de la démocratie s’est enrichie du statut de l’écrivant à l’école, au collège ou au lycée. Immense possibilité apportée à l’école. Mais quand il suffit de recopier - et plus tard de prendre des notes - pour être censé pouvoir apprendre, la démocratie recule face aux savoirs révélés. Copistes ou scribes, on n’est pas citoyen. Quand on étudie la démocratie athénienne sous la dictée on ne retient que l’énorme mensonge de la situation et le sentiment de fatalité qui l’accompagne.

Ces questions du domaine du politique - et qu’on confinerait facilement chez les plus âgés - sont en fait à la naissance du politique chez les plus jeunes, dans le domaine des pratiques pédagogiques et au moment même de leurs apprentissages premiers. Elles méritent que toute démocratie se préoccupe de leur donner réponse pour continuer à vivre, parce que l’école contribue à préparer l’avenir des démocraties ou bien elle prépare à la barbarie.

Mais ce n’est pas seulement l’avenir qui est en jeu. Chaque jour, les enfants rapportent dans des millions de familles ces pratiques d’aliénation ou d’émancipation qui marquent un peuple du sceau des fatalités ou d’espoirs vivaces. Des millions de personnes adultes sont touchées. Chaque jour, ces pratiques marquent près de neuf cent mille adultes enseignants qui sont des citoyens et des électeurs, bien souvent des militants associatifs, et dont l’autorité reste importante dans la société, même si elle n’est plus celle d’un hypothétique âge d’or de l’autorité des enseignants, âge d’or qui n’a sans doute jamais existé.

Ainsi c’est dans la fonction principale de l’institution scolaire – la transmission des savoirs - que toute une société peut pervertir sa connaissance de la démocratie ou la rendre opératoire. Il a fallu bien de la force aux peuples pour la reconstruire dans la société adulte, à travers ses multiples institutions, contre les mauvaises habitudes acquises dans les apprentissages.

Il a fallu bien souvent des révolutions, de longues résistances quotidiennes, des cheminements héroïques, des complots sévères. C’est beaucoup trop excuser de dire que les avatars des démocraties modernes se reflètent dans l’institution scolaire. Bien au contraire, ils y naissent, alors qu’ils peuvent en être éradiqués. Mythe de l’école libératrice ? Non, réalité des pratiques de docilisation liées aux enseignements dans des disciplines qui imposent en même temps l’enseignement de LA discipline, au sens coercitif du terme. Cette confusion finit par faire éclater la révolte et la violence, alors qu’elle prétend souvent les empêcher.

Toute société moderne a besoin de travailler la notion de démocratie dans les apprentissages pour développer les potentialités créatrices et productives de chacun de ses membres et de ses collectifs. C’est une responsabilité nouvelle pour la formation, qui n’est pas un domaine neutre et innocent. C’est une urgence politique pour la société d’aujourd’hui., pour le respect de sa vie culturelle plurielle, pour la capacité de création de chacun de ses membres. Plus un jour à perdre, nous sommes déjà en 2000 !

 

Michel Ducom est Secrétaire National du GFEN, poète, animateur d'ateliers d'écriture, débatteur vif, animateur de plusieurs revues d'écriture contemporaine, responsables de nombreuses universités d'été et il vit à Bordeaux par choix anti centralisateur en matière culturelle.