Animateur d'atelier : funambule ou philosophe ?
Michel Ducom

L'animateur d'atelier d'écriture du GFEN intervient auprès de publics très variés, c'est une de ses particularités face aux animateurs d'autres types d'ateliers.
Pour ma part, je m'adresse surtout aux adultes, dans le cadre du travail du GFEN, mais aussi à des jeunes car je suis prof dans un collège.
J'anime assez souvent dans des classes ( maternelle, école primaire, collège, lycée...) cela se passe en général dans le cadre de projets où je suis invité comme intervenant.
Parfois j'interviens dans les classes de militants du GFEN qui me font venir pour créer un événement, soit en tant qu'écrivain, soit en tant qu'animateur d'ateliers.
J'anime souvent en direction de publics spécifiques: personnes âgées, comités d'entreprise, école nationale des cadres territoriaux, université, centres sociaux, formations professionnelles diverses... Il m'arrive maintenant d'intervenir dans des ateliers d'écriture qui ne sont pas du GFEN, à la demande de leurs animateurs.
Cette expérience est typique des interventions du GFEN. Sa variété mérite l'analyse des points communs et des différences.

 

Quel est le rôle de l'animateur ?

L'essentiel de mon rôle ne change pas : il s'agit pour moi de telle heure à telle heure de faire fréquenter l'écriture à chaque personne d'un groupe autrement que par la lecture, de lui faire prendre conscience d'une partie des processus qu'elle vient de mettre en œuvre ainsi que des enjeux de la production d'une pensée écrite: non seulement elle est capable de créer, d'utiliser cette forme particulière de la pensée qui est la pensée écrite, mais avec elle, bien d'autres gens en sont capables et bien d'autres émancipations sont possibles.
Pourtant il y a chaque fois des objectifs " secondaires " qui sont très importants:
- faire prendre conscience à des élèves de grande section de maternelle ou de C.P. en début d'année (et à leurs instits...) qu'ils sont capables d'écrire sans attendre de savoir lire. Etonner leurs instits sur les potentialités de leurs élèves. Etonner les parents s'ils sont là... Déranger l'instit, qui souvent est prêt à être dérangé, pour qu'il se mette aux ateliers...
-si je suis présenté dans une classe comme écrivain permettre des ponts entre le travail qu'ils viennent de faire dans l'atelier et le mien. Qu'est-ce qui est commun, qu'est-ce qui est particulier....
-dans les comités d'entreprise à forte culture syndicale, faire prendre conscience que la lutte pour penser par écrit est de même nature que les plus hautes luttes qu'ils mènent, qu'elles sont complémentaires et parfois contradictoires.
-dans les lieux de formation professionnelle permettre d'aborder le " plus " professionnel de l'écriture en montrant qu'elleexiste déjà dans le travail et dans l'entreprise, quel que soit le poste occupé et que l'articulation consciente entre écriture personnelle et écriture professionnelle est une nécessité humaine et professionnelle.
-dans presque tous les lieux, interroger le fonctionnement de l'institution qui reçoit l'atelier et engager des transformations à la fois dans les mentalités, dans les comportements et dans les projets.

 

Parlons vraiment d'imaginaire
Un de mes objectifs est de mettre en jeu l'imaginaire des gens, au sens où l'imaginaire c'est du symbolique perturbé par du réel.
Ici, un petit point théorique s'impose : je pense que l'animateur se doit de donner ses cartes, aussi loin que c'est entendable…
Pour moi, le réel c'est ce qui échappe à l'homme, à sa pensée, à son langage, à sa théorisation. Le réel est donc objet de théorisations, mais aucune d'elle n'arrive à rendre compte de tous les mouvements du réel, ce qui oblige à inventer de nouvelles théories à partir des failles des théories précédentes. C'est sans doute le mouvement de la pensée théorique - comme le mouvement de l'écriture - qui est plus proche du réel qu'aucune théorie et qu'aucune écriture. C'est en ce sens que Kristéva inventait l'expression : " la théorie comme fiction " bien avant qu'elle soit devenue la psychanalyste que l'on sait.
C'est en ce sens que les théories contradictoires de la physique contemporaine sont fondées et qu'elles nécessitent d'éclaircir la posture de l'observateur : ni neutre, ni innocent, il influence le fait, " ouvre " la théorie… celui qui écrit se trouve dans la même posture. Pour simplifier ou pour compliquer, réel et inconscient sont sans doute le même concept pour des positions d'observateur différentes: l'une est celle de l'espèce humaine pensante, l'autre est celle du sujet engagé. Il est bien entendu que la notion de réalité, sur laquelle nous pouvons avoir mille prises n'est pas superposable à celle de réel qui lui, nous échappe définitivement, et que nous ne pouvons rencontrer que dans la perte totale du symbolique, quelque chose comme la jouissance, la folie ou la mort.
La réalité n'est pas réductible au réel : la réalité c'est le symbolique, l'ensemble des signes et des langages, des rôles et des fonctions, mais aussi tout ce qui perturbe ce bel ordonnancement : les rêves ou les utopies, les lapsus ou les actes manqués, les mythes auxquels on ne pense pas assez aujourd'hui , les pratiques sociales et culturelles lorsqu'elles ont apparemment illogiques, l'art, l'intuition, l'oubli et la mémoire sélective…
Cette réalité là se construit toujours dans les formes de l'auto-socio-construction. Sa caractéristique est d'être maîtrisable, descriptible, mais aussi d'être confrontée sans cesse au réel, à cette matière, à cette vie et ce mouvement qui échappent à la maîtrise et qui introduisent des ratées dans l'ordonnancement . Le moment de la perturbation est l'imaginaire. Ce n'est pas l'imagination, qui elle me semble venir après la perturbation, comme reconstruction dans le symbolique du filet de signes qu'il constitue, reconstruction surprenante parce que neuve…
Mettre en jeu l'imaginaire des gens c'est donc perturber… Pourtant je défends l'écriture plaisir ou jubilation et je dis : " attention aux gens ! "
Il est évident que cette perturbation qui est un mouvement de réorganisation des résistances du sujet, de ses habituelles façons de penser ou de se protéger, doit être mise en jeu avec prudence. Il ne s'agit pas de faire perdre pied aux participants. Il s'agit de leur faire fréquenter un rapport de maîtrise- non maîtrise dans la langue écrite qui leur fait inventer de nouvelles façons d'écrire. Nous sommes sur le terrain de la création, et pas sur celui de la thérapie, de la folie ou de l'ivresse.
Il est évident que la représentation du monde, de la langue et du sujet que j'ai est nourrie du couple Freud-Lacan, de Kristéva, d'Octave Manonni, de Bachelard, de Mircéa Eliade, de quelques pages de Marx et de Francis Ponge… Sans compter Cosem, les Bassis, Thor et de quelques dizaines d'autres . Normal à mon âge, et pas besoin de connaître exactement cela. Par compte, pour animer un atelier d'écriture, il est décisif que la question philosophique soit posée, que le rapport Sujet-langue-société-espèce soit abordé d'une manière où d'une autre.

 

 

La question du temps différencie aussi les ateliers.

-un atelier ponctuel pour adultes ou l'atelier pris dans un cycle de 4 ou 5 ateliers nécessite souvent 3 heures environ, y compris le travail d'éclaircissement oral ou écrit sur l'atelier qui est indissociable de l'atelier
-ateliers en classe ou en collège, deux heures en général, avec l'analyse.
-en stage: l'atelier peut durer un jour, (ou une nuit...). La séquence de trois heures est cependant fréquente. Un stage de trois ou quatre jours peut être également conçu comme un seul atelier en continu, visant à une production particulière.
Les participants doivent pouvoir travailler ce rapport au temps qu'ils vivent comme un cadre ou comme une sorte de bulle qui se déforme en s'élargissant ou en se contractant.
-la durée est une composante de l'atelier qui fait contrat pour les adultes, qui les met en position de sécurité: ils peuvent accepter de se perdre: ils savent que l'atelier a une durée définie. L'animateur, garant de la durée, renforce ici sa position de cadre de sécurité qui préside à toute situation de formation et qui permet les explorations risquées. (cf. Wynnicott, car les situations de formation ont pour prototype générique les situations de jeu).
Mais cette durée est en général mal gérée par les participants puisque les ateliers permettent la découverte d'un temps dont ils n'ont pas l'habitude: le temps de la pensée écrite. Dans les discussions il est fréquent d'entendre des témoignages sur la perte du sens du temps. Il est important de permettre aux participants lors de l'analyse de repérer les phases de l'atelier pour qu'ils puissent situer ce moment de la perte des repères temporels et qu'ils puissent les relier à des processus d'écriture.
Pour les enfants au contraire il est fréquent que la durée annoncée ne signifie rien.
Et si elle signifie quelque chose, la gestion de cette durée n'est pas du tout la même: elle se fait d'une étape à l'autre sans recherche d'aide sur la durée générale de l'atelier. L'aventure est plus intense dans l'instant.
C'est une aventure qui a à faire avec les lieux: au sens géographique du terme: il m'arrive de m'en servir ou de ne pouvoir y échapper, et je modifie assez souvent l'atelier prévu en fonction du lieu, en utilisant ses ressources ou ses contraintes, mais le lieu de l'atelier est d'abord défini comme lieu où écrire, où risquer, où penser.
Son pendant obligé c'est les situations d'écriture que propose la vie civile. Sans elle, l'atelier ne se justifie pas.
Je fais tout pour que les participants écrivent en dehors des rencontres, qu'ils cherchent à publier ou à socialiser leurs écrits, qu'ils animent à leur tour des ateliers, même s'il n'y a pas de " devoirs du soir " d'un atelier sur l'autre.
Je ne fais pas d'atelier par correspondance mais j'assure du courrier avec des participants: conseils de publication, analyses critiques de textes. Dans la situation de correspondance, il y a l'opacité de celui à qui on écrit et c'est une absence très productive car elle est la possibilité pour celui qui écrit d'inventer exactement le destinataire qu'il lui faut pour produire. La réalité ne le dément pas, et le démenti ou le retour de réalité vient de l'écriture, exclusivement de l'écriture.

Je lis assez souvent les textes que les participants ne gardent pas. C'est un outil d'évaluation de mon atelier. Nous (GFEN) essayons aussi de publier des anthologies de textes d'ateliers ou des ouvrages et je suis conduit à relire des textes.
-je me conduis pour ces textes exactement comme pour les miens: je les délaisse et je les relis quelques jours, parfois quelques semaines après. Je suis ainsi détaché de leurs conditions de production, et mes analyses sont plus sereines sur l'atelier et sur les textes. Il m'arrive d'utiliser cette procédure de gestion du temps dans des séries d'ateliers pour faire reprendre et retravailler des textes.

 

 

 

L'animateur est funambule

La situation d'animateur ainsi définie me semble imposer de nombreuses contraintes.
- J'anime des ateliers pour adultes depuis 25 ans environ et je prépare pratiquement toujours: je m'applique la règle que j'ai essayé d'impulser dans le GFEN: " jamais deux fois le même atelier ". Donc il faut inventer, y penser et travailler. Cependant il m'arrive d'improviser, comme une façon de créer autrement un atelier, et parfois d'improviser avec un autre animateur. Ca marche à tous les coups, c'est comme en jazz: 2 minutes d'improvisation géniale -d'où sort-il tout ça ?- et vingt ans de musique... Le génie est vraiment inexistant, le travail seul a parlé.
- Il m'arrive souvent de modifier le déroulement de l'atelier en cours de route, à cause des participants, des lieux, parfois à cause de mes propres blocages. Et là, je suis bien obligé d'improviser...
Cette notion d'improvisation oblige à penser les ateliers autrement que comme une machinerie pédagogique, de celles qui aujourd'hui rassurent tant l'ingéniéring pédagogique de la formation initiale.
Les ateliers sont des œuvres d'art, très travaillées. Le mot " atelier " sent cependant trop la besogne et pas assez le " Grand-Œuvre " Peut-être faudrait-il parler de mise en scène de l'écriture... d'atelier de conspiration... J'aime bien cependant atelier d'écriture: il y a le groupe sans l'industrie (contrairement à " fabrique ", petite ou grande) les outils sans les robots, les connotations ateliers théâtre, ateliers corporels, ateliers arts plastiques, ateliers de réflexion, et puis on sent la forge puissante là-dessous...

Ainsi l'animateur ferait œuvre d'art. Plus proche du metteur en scène que du pédagogue…
Metteur en scène, c'est pas mal comme définition, car les ateliers sont un genre artistique nouveau, propre à la fin du XXème siècle, avec leur public, leurs cartes d'abonnements, leurs lieux très différents, leurs professionnels maintenant, leurs objectifs très divers... Il y a les ateliers de boulevard , à tarifs prohibitifs pour dames de Neuilly, les ateliers révoluactionnaires, les ateliers brechtiens pour distancier, les ateliers subjugation par l'ani-matrice irréversible à cordon ombilical imputrescible, les ateliers-que-tu-ne-sera-jamais-un-grand-écrivain-mais-viens-en-voir-un-de-près-comme-il-sent-bon, les ateliers que-c'est-à-la-mode-j'en-fais-un-dans-ma-bibliothèque, les ateliers où je page jusqu'à la nage, les beaux ateliers sous les platanes, les ateliers où je bascule, les ateliers oulipiens où l'animateur à l'oeil sur le sujet et le chasse (gardée), les ateliers du GFEN (cf. autres réponses au questionnaire). A quand les ateliers à la télé pour faire écrire chez soi après avoir tordu les barres de fer par sa seule force mentale ? Sans blaguer: les ateliers sont un genre artistique nouveau et il peuvent même être de formidables créations. ( 300 personnes en train d'écrire ensemble au festival polyjazztirstique d'Uzeste chez Bernard Lubat c'est quelque chose...)
L'animateur doit donc permettre au plus grand nombre d'accéder à une pratique d'écriture autre que celle qu'il connaît, viser une réussite à 100% dans la production écrite dans l'atelier. Mais il doit aussi être un créateur, un inventeur d'atelier, et capable de modifier en cours de route ou de " tenir le cap ". Son comportement est celui d'un metteur en scène de la situation d'écriture. Il doit veiller au groupe et aux individus, même pendant les temps d'écriture où lui-même écrit. Patience et ouverture aux autres, capacité de s'étonner, rigueur, capacité de gérer les conflits d'idées sans blesser les personnes sont nécessaires pour favoriser les débats et rencontres " transversales ", les conflits d'idées et d'écriture entre participants et aller le plus loin possible dans leur règlement (pacifique...).
Mais il est indispensable d'animer l'atelier sur un terrain exclusivement création, en aucune façon sur un terrain thérapeutique ou psy. S'il y a effets thérapeutiques ou psychologiques il faudra les confronter aux enjeux de création et aux buts de l'atelier et rappeler l'objectif de l'atelier et de l'animateur: élucider des processus de création, permettre à tous d'en faire l'expérience.
Bien sûr des thérapeutes peuvent animer des ateliers pour faire de la thérapie: c'est leur travail, pas le mien. Il n'y a aucune raison de fond pour que l'écriture en tant que forme de la pensée ne soit une façon de penser la thérapie. Mais mon travail concerne la création. Et pourtant, paradoxalement, il faudra être très attentif aux risques de dérives, donc posséder une bonne expérience psychologique…
L'animateur doit donc écrire pendant l'atelier, engager les procédures pour que les participants puissent réfléchir sérieusement à ce qui leur est arrivé pendant l'atelier, aux buts poursuivis par l'animateur dans cet atelier et élucider un certain nombres de soubassements théoriques aux consignes de travail proposées.Il devra aussi s'inscrire dans une démarche anti-clientéliste.
L'objectif c'est que les gens aillent écrire ailleurs, en revue, dans leur profession, etc... L'atelier est une béquille pédagogique. Ca finit par empêcher de courir si c'est pratiqué sans que la personne s'engage dans d'autres pratiques d'écritures. C'est un formidable outil d'émancipation qui a contribué à changer la situation de l'écriture en France et ailleurs, mais ce peut être une terrible béquille si la fonction animation n'est pas liée à une déontologie de l'émancipation.

Au fond c'est simple, naturel. A part pour des ateliers à objectif secondaire très spécialisé du genre " atelier rencontre avec l'écriture du roman noir " où il vaut mieux avoir un peu lu, il est assez facile de se forger des compétences en se jetant à l'eau, d'autant plus qu'aujourd'hui il commence à y avoir quelques écrits sur la questions.

Animer un atelier est un métier nouveau, ce peut-être aussi un loisir intelligent… Pour moi c'est un acte révolutionnaire, littéraire, subversif, hominisant. Ce pourrait être le contraire, mais cela ne m'intéresse pas. Je m'inscris délibérément dans cette catégorie.

 

 

Mais c'est plus beau
avec un écrivain…

Avoir publié semble parfois nécessaires, car cela a des effets sur les participants, des effets contradictoires.
C'est un petit atout dans la relation de confiance des participants, mais ce n'est vraiment pas indispensable. Je suis en désaccord total avec la politique des DRAC qui définissent un animateur d'atelier d'écriture à l'aulne des publications de l'animateur. Ecrivain et animateur d'atelier sont des fonctions tout à fait différentes, incompatibles par nature dans un même temps. L'une peut certes enrichir l'autre à condition de travailler très sérieusement leur rapport. Le nombre d'écrivains non formés aux ateliers et qui se heurtent à de très sérieuses difficultés avec des publics dont ils n'ont pas l'habitude est important, c'est même une mise en cause des ateliers comme outil d'émancipation. Il faut favoriser les rencontres écrivains et formateurs, les échanges d'expériences, les débats. Cette démarche nécessaire montre qu'avoir publié ne règle pas tout, loin s'en faut.

Il y a une gêne au fait d'avoir publié : c'est plus difficile de combattre l'idéologie de " l'écrivain être à part ". Il y a paradoxalement un atout: l'écrivain écrit à côté de moi, moi aussi, c'est pas mal son texte, le mien aussi, l'étonnement d'une certaine égalité... Il y a aussi un enrichissement sur la question des parcours de publication...

C'est pourquoi j'écris toujours dans les ateliers. C'est très difficile parce qu'il y a danger de se perdre dans l'écriture mais c'est indispensable. Mon écrit est rapidement relativisé. Pourtant ...

Mais les participants ont bien d'autres envies que celle de rencontrer un écrivain.

Très souvent ils recherchent l'acquisition de nouvelles compétences (limitées). Certains voudraient bien devenir écrivain et ils n'osent pas se lancer alors il font un détour. D'autres veulent parfois un nouveau terrain de lutte ou de création (surtout ceux qui sont déjà militants au GFEN ou dans d'autres institutions). Beaucoup veulent vivre un atelier d'écriture car ils en ont entendu parler: Ce n'était pas le cas il y a 25 ans. Enfin certains attendent des recettes pédagogiques, un rapport facilité avec l'écriture, rarement, mais je l'ai vu, un loisir genre séance de gym.

Je leur offre quelquefois une partie de ce qu'ils attendent, mais surtout :
-un considérable élargissement de leurs attentes.
-la perception qu'ils peuvent pratiquer cette forme particulière aux temps historiques de la pensée: l'écriture. Forme de pensée qui leur a été confisquée au profit du pouvoirs de scribes d'ailleurs de plus en plus nombreux, et au profit de tous ceux qui ont intérêt à faire croire aux humains qu'ils sont idiots.
-le plaisir d'écrire, contre l'idéologie de l'écriture dans la souffrance.
-la confrontation des écrits et des idées, le respect dans la discussion sans concession.
-une connaissance accrue des réseaux d'écriture...
-une meilleure connaissance de leurs capacités.
-une autre idée du rapport écriture lecture et du rapport écrivain lecteur.
-la possibilité d'écrire en dehors de jugements de valeur scolaires, hiérarchisants et pénalisants.
-des pistes de création, l'élucidation de processus qui semblaient magiques auparavant.
-l'exigence de ne pas rester seul face à ses propres écrits.
-beaucoup de papiers blancs ou de couleurs diverses, des feutres et du scotch, des revues et des livres, des objets et des surprises, un temps protégé où ils peuvent se risquer plus loin que dans le quotidien ...
-la démystification de l'auteur.

Et bien des choses qui m'échappent et qui les regardent.

La conscientisation

C'est que,pour moi, comme pour presque tous les membres du GFEN, la pratique d'un atelier d'écriture est indissociable du souci de formation. Il me semble que proposer un atelier comme machinerie à permettre la production d'écrits sans transformer la personne qui participe c'est s'installer dans une conception de l'atelier du type " service minimal " et c'est mentir sur la réalité de l'acte d'écrire.
Il faut reconnaître aussi que la dimension " formation " a présidé aux tous premiers ateliers d'écritures pour adultes que nous avons mis en place avec Michel Cosem et une toute petite équipe vers 1972. Dans la mesure où nous les avons inventés dans le cadre du GFEN, mouvement d'éducation nouvelle, l'un des soucis majeurs était celui de la formation des adultes afin qu'ils modifient leur comportement face à l'écriture des enfants. Nous concevions et nous persistons, la formation comme transformation des pratiques et des regards.
Ces transformations ne doivent épargner ni les personnes ni les institutions. L'institution scolaire, de la maternelle à l'université, et les autres institutions: associations, syndicats, partis politiques, centres de loisirs....
Tout atelier isolé doit comporter une phase d'analyse des événements. Au cours de celle-ci, les pratiques de l'animateur ou des animateurs font partie des questions qui sont posées et qui permettent en étant partiellement ou totalement élucidées de former le participant à l'animation d'atelier. J'ai dit souvent: il faut donner toutes les cartes, les soubassements théoriques aux interventions d'animateur car elles sont à la fois constitutives des problèmes que rencontrent les écrivains et elles ont une dimension pédagogique.
Cette conscientisation peut se faire sous forme de débat, de recherche du groupe sur les difficultés rencontrées ou sur les raisons des moments d'accélération. Le travail de l'animateur consiste à souligner ou a susciter les points de vue différents des participants, mais aussi à dire ses propres intentions, et les distorsions qu'il a constaté depuis son rôle particulier
En stage on pourra supporter des phases longues d'écriture sans analyse mais il convient que le stage permette un travail de retour sur cette écriture à un moment ou un autre.
Dès le début des ateliers du GFEN j'ai d'autant plus associé la formation aux ateliers que mon objectif a été de créer des équipes d'animateurs d'ateliers qui, dans un premier temps, pourraient convaincre le GFEN de la pertinence de leur action, ce qui n'était pas une bataille gagnée d'avance, loin de là, et qui pourraient en même temps transformer les lieux où elles exerceraient.
Par ces lieux j'entendais toute l'institution scolaire, la formation pour adulte, les lieux d'éducation hors institution scolaire, les bibliothèques, les entreprises, syndicats, etc....
Mais j'entendais aussi que la transformation s'applique à l'institution littéraire de ce pays. Les ateliers devaient constituer une manière radicalement neuve de pratiquer la littérature en France dans cette fin du XXème siècle, constituer un apport considérable d'enrichissement, d'interrogation et de renouvellement du rapport lecteur-écrivain.
- former des gens c'est les former à la transformation . La question de la transformation de la littérature qui pourrait sembler un épiphénomène des ateliers d'écriture est centrale. Cette dimension mégalotêtue semblera un jour bien naturelle et pleine de bon sens lorsqu'on regardera avec un peu de distance la situation de la littérature de ce siècle. Elle fait partage entre les ateliers qui aident, donc qui handicapent, et ceux qui révolutionnent...
Mais les ateliers sont aussi l'occasion de renverser les regards sur les pratiques pédagogiques. Ils sont si souvent un lieu de réussite pour les participants qu'ils n'ont pas manqué de poser très fort la question de la réussite pour tous si on fait autrement. Cassant les hiérarchies, posant la question du faire en préalable à l'analyse, celle de l'impossibilité d'analyser sans faire, ils ont donné une grande secousse à l'explication qui empêche de comprendre lorsqu'elle dispense de chercher. Les pratiques " universitaristes " de l'explication ont été fortement interrogées de l'intérieur des institutions qui les pratiquaient. Des enseignants de tous niveaux - y compris des universitaires- ont introduit sans bruit des ateliers d'écriture dans leurs pratiques et beaucoup de choses étaient changées.
Car c'est l'écriture qui doit être enseignée. Enseigner une forme de pensée... cela veut dire multiplier les situations d'écriture pour multiplier les analyses sur le fonctionnement particulier de cette forme de la pensée... et se dire que la tâche est infinie... comme la pensée...
Il faut aussi faire construire par les formés l'idée que chaque atelier doit être une création. La création est DANS l'écriture et DANS l'atelier. cf. (I)
Alors on peut commencer à apprendre l'alphabet des ateliers: l'inducteur, l'inducteur multiple, la consigne, les étapes, les lectures, le statut du participant, le statut de l'animateur, le statut du texte d'atelier, le statut du texte importé, le statut de l'écrit de recherche, l'analyse du texte, le statut du texte de l'animateur, l'analyse des processus, le dévoilement des bases théoriques, le rapport aux lieux, les limites de l'atelier, l'atelier de foule, l'atelier improvisé, le rapport aux autres ateliers (arts plastiques, danse, théâtre...) les genres d'écritures etc...

Bref, les ateliers d'écriture pour adultes ont été destinés à transformer la littérature de ce pays. A mon avis, ils le font et aujourd'hui et ce n'est pas fini.

Cela nous a amené à proposer notre expérience aux écrivains qui souhaitent animer des ateliers d'écriture. Cela nous a amené aussi à former des écrivains. Aujourd'hui nous proposons des ateliers ponctuels , des cycles d'ateliers, des stages, des universités d'été écriture, des séminaires, des interventions écriture dans des lieux divers: fêtes, festivals, rencontres... Ce sont toujours des interventions qui ne sont pas " prestation de service " mais qui incluent discussion, débat, formation.

Nous avons formé en 25 ans des milliers de gens. De très nombreux animateurs d'ateliers en France sont passés dans nos ateliers. Nous avons introduit les ateliers d'écriture en Russie et dans de nombreux pays d'Europe, en Afrique du Nord…

Marie Antonetti, qui fait sa thèse sur les Ateliers à la Sorbonne nouvelle m'a posé la question :

" Avez-vous un jour estimé être insuffisamment formé pour l'activité d'animateur d'ateliers d'écriture ? "

Au début il fallait tout inventer et rien n'existait pour les adultes. C'est ce qui me fait dire que la formation c'est vraiment une situation d'aliénation par nature. En fait je continue à chercher avec plaisir et délectation. C'est fou ce que les gens qui débutent dans les ateliers trouvent comme idées neuves. Cela m' émerveille et m'oblige à voir mes limites, donc à les dépasser. Il me manque toujours quelque chose: je lis, je vais voir les autres, je les espionne avec ravissement, je cherche à écrire dans les limites les plus invraisemblables. Mes recherches personnelles sur l'écriture ont été très souvent à l'origine des dépassements de mes limites dans les ateliers. Le travail des autres m'intéresse: je suis sûr qu'il vont avoir une foule d'idées!
Je réfléchis seul ou avec des collègues, en travail de groupe GFEN, avec des écrivains en discutant d'écriture, avec des psychanalystes sur le même sujet, des scientifiques aussi, en préparant des stages qui sont les évaluations actives des stages antérieurs, en utilisant l'écrit comme moyen de penser ma pratique d'atelier, en discutant avec des gens hors GFEN qui font des ateliers, en lisant, en préparant en ce moment un stage et une série d'ateliers plus une université d'été écriture... En participant au comité de rédaction de plusieurs revues,(Cahiers de poèmes, Encres Vives, Vendredi Noir, Glyphes qui reparaît en Novembre )tout cela c'est très formateur.

Pour me former, j'ai souvent écrit des textes théoriques sur les ateliers... Le prétexte était de former les autres...
Michel DUCOM

 


Bibliographie: Une attente de verre, (Cadratins). Chasses inquiètes , (Glyphes). Morts d'Orphée, (Encres Vives). Nombreux articles dans "Dialogue" "Cahiers de Poèmes" et dans les ouvrages collectifs du GFEN. Comité de rédaction d'Encres Vives, Cahiers de Poèmes, Vendredi Noir, animateur de Glyphes, (revues de Poésie).